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La Voie des arts martiaux

shapeimage_2« La véritable cible que l’archer doit viser est son propre cœur », nous dit une maxime du Kyudo, la Voie du tir à l’arc. Kokoro signifie en japonais le cœur, mais aussi l’esprit, l’être. Comme le cœur physique est ancré dans le corps, le kokoro est ce centre de l’homme qui fait palpiter son être profond, sous l’écorce des apparences.

Comme des guides de haute montagne, les Maîtres indiquent le Chemin, les étapes pour parvenir à viser son propre cœur. Takuan, célèbre Maître Zen, enseignait à son non moins illustre disciple Tajima no Kami, professeur de sabre du shogun, que la Voie du cœur commence par la « non-dispersion de l’esprit », la véritable « concentration »… Le Ki prisonnier, on est à la merci de l’adversaire.

Pour le libérer, Takuan préconise de le laisser remplir tout le corps, le laisser traverser la totalité de l’être. Alors, s’il est nécessaire d’utiliser les mains ou les jambes, aucun temps ni aucune énergie ne seront perdus. La réponse adaptée aux circonstances sera instantanée, immédiate comme l’étincelle. Si la fluidité du Ki est préservée en le gardant libre des délibérations mentales et des réactions émotionnelles, il agira là où il est nécessaire, avec la rapidité de l’éclair.

Les Japonais appellent Munen ou Muso, c’est-à-dire « non-mental », « non-ego », cette fluidité du Ki. Leur tradition compare cet état à la clarté de la lune qui, bien qu’unique, se reflète partout où il y a de l’eau, sans discrimination, instantanément.

Tout comme le Maître Takuan conseille de laisser le Ki remplir la totalité du corps, les Taoïstes et les Maîtres de Tai Chi affirment que le corps humain est semblable à la terre : il possède des rivières souterraines; « si ces rivières ne sont pas obstruées, l’écoulement de l’énergie se fait naturellement ». Cette sagesse du corps semble oubliée par un trop grand nombre d’experts contemporains qui confondent « maîtrise du corps » avec musculation, durcissement, résistance et conditionnement physique… Les adeptes taoïstes ne cessent pourtant pas de mettre en garde : « Un pratiquant du Tao préserve son corps physique avec le même soin que pour une pierre précieuse, car sans le corps, le Tao ne peut être atteint. »

La Voie des Arts Martiaux repose en effet complètement sur un travail avec le corps, une méditation du corps. Le corps peut servir de réceptacle à une énergie qui oeuvrera à l’intérieur et accomplira une mystérieuse alchimie.

« Si l’Adepte harmonise le petit Univers qu’est son corps, il sera alors en harmonie avec le Cosmos », déclarent les Taoïstes. « La Voie des Arts Martiaux est de faire du cœur de l’Univers son propre cœur ; ce qui signifie être uni avec le centre de l’Univers. » Telle est la stupéfiante affirmation de Maître Ueshiba.

La Science ésotérique, commune à toutes les grandes Traditions, enseigne que l’homme est un microcosme, c’est-à-dire un modèle réduit de l’Univers, du macrocosme. L’être humain contiendrait à l’état latent toutes les dimensions de l’Univers, il obéirait aux mêmes lois, aux mêmes rythmes. L’art de viser son propre cœur conduirait à s’harmoniser soi-même en vue de se « brancher » à la source du Ki originel. On dit que les grands Maîtres ont déchiré l’écran étouffant de l’ego pour laisser le souffle de l’Univers traverser leur être. La magie du Tao opère à travers eux. Par le wu-wei, la non-résistance, ils maîtrisent « l’Art sans artifice ».

« Sur le passage d’un Maître, les chiens n’aboient pas », dit un proverbe oriental. Réconcilié avec lui-même et avec l’Univers, « il absorbe l’autre dans son propre cœur », nous confie Maître Ueshiba. La présence d’un tel Homme harmonise ce qui l’entoure.

« D’une extrémité de son arc, l’archer perce le Ciel, de l’autre, la Terre, et la corde qui les relie lance la flèche au cœur de la Cible visible et invisible. » L’Archer, c’est l’Homme véritable qui, selon le livre des rites chinois, joue un rôle dans la Création, au même titre que le Ciel et la Terre : « Le Ciel engendre, la Terre nourrit et l’Homme accomplit. » L’Homme qui pratique l’Art de viser son cœur réintègre sa vraie place : être un trait d’Union entre l’esprit et le corps, le Ciel et la Terre.

La Voie des Arts Martiaux, telle qu’elle est enseignée par les rares Maîtres authentiques… peut conduire à la clé permettant de relever le défi. De toute façon, répètent les Maîtres, quelle que soit la voie choisie pour résoudre l’énigme posée par l’Univers, par notre propre existence, la grande Aventure n’est possible que par une expérience vécue, au prix d’un apprentissage intensif… Mais il faut savoir, ajoutent-ils, que l’Ultime Réalité ne peut être communiquée ni par des mots ni par des symboles. Un guide peut conseiller, encourager, mais le secret ne peut être transmis d’un homme à un autre ; il doit être conquis.

Tiré de :  Fauliot, P. & Random, M.
« Les contes des arts martiaux », Éditions Albin Michel, France, 1995, 181 p.