Cha-no-yu — La cérémonie japonaise du thé

La saveur du moment présent…


ORIGINE

La cérémonie du thé porte en japonais le nom de Cha-no-yu (aussi Chado ou Sado), qui signifie littéralement «l’eau chaude du thé». C’est de la Chine que fut importée au XIIIe siècle la consommation du thé pour des fins autres que thérapeutiques, habitude qui fut introduite au Japon par des moines Zen. Ces derniers qui y trouvaient un stimulant pour leur permettre de garder l’éveil durant les longues méditations (Zazen) de leur maitre Bodhidharma qui se nomme

À la suite d’un long processus d’adaptation de cette pratique au caractère et au mode de vie japonais, on a vu se développer graduellement les préceptes du Chado, qui constitue la Voie du thé.

Cette discipline spirituelle cherche à parvenir au Wabi, état dans lequel on retrouve la sérénité et le calme de l’âme dans une simplicité extrême. C’est au XVIe siècle que le prête Zen Juko et Sen no Rikyu (1520-1591), grand maître du thé du général Toyotomi Hideyoshi, fixèrent définitivement les règles du Cha-no-yu. C’est au cours du XIIIe siècle que les samouraïs commencèrent à préparer et à boire le Matcha.

L’esprit de la pratique purifié, il donna aux rites une simplicité essentielle, valable encore de nos jours. On y relève l’influence inattendue du christianisme qu’introduisit François-Xavier sur l’archipel : on dit que les gestes de purification des récipients et des ustensiles ont été inspirés par le cérémonial de la messe. Tout comme pour l’Aïkido, le Cha-no-yu est vu telle une pratique religieuse par les adeptes.


ESSENCE DU CHA-NO-YU

Nulle part ailleurs qu’au Japon l’acte de préparer et de boire du thé n’a acquis une signification aussi grande, tant par son influence sur l’esthétique que par le rôle de code de savoir-vivre que joue ce rituel, avec ses variantes subtiles qu’enseignent différentes écoles.

La cérémonie du thé n’est pas un rituel destiné à rappeler un quelconque événement. Elle prend plutôt prétexte d’une situation très simple pour rechercher une élévation spirituelle : une hôtesse, ou un hôte reçoit des invités et leur prépare du thé et le sert en observant une étiquette prescrite.

Les participants doivent être en mesure d’apprécier les petits détails dans les grandes choses, de même qu’à percevoir la grandeur dans les gestes les plus humbles. Cet art de vivre a eu une influence profonde sur toutes les formes d’art pratiquées au Japon depuis le XVIe siècle.

En effet, la recherche esthétique en général, l’art du vêtement traditionnel, la préparation et la présentation des plats, l’Ikebana (arrangement floral), la poterie, le Shodo (l’art de la calligraphie), la littérature et l’architecture ont tous profité aux enseignements des grands maîtres du thé.

Comme on le comprend, la cérémonie du thé est d’abord et avant tout une manifestation esthétique qui vise à atteindre la pureté et l’harmonie de l’esprit à travers le goût pour les objets aux lignes sobres et le culte de la grâce du geste retenu.

Elle représente un moment de calme et de réflexion au milieu de nos vies trépidantes. On veille à éviter que les couleurs et les bruits ne distraient pas les participants, et tous les mouvements du cérémonial sont simples et naturels.

C’est une véritable panacée pour l’homme moderne, qui à l’instar du Samouraï, savoure à travers la cérémonie thé le bonheur de vivre entièrement le moment présent.

Aucune conversation ne vient perturber l’harmonie du moment. Une atmosphère de recueillement invite à s’imprégner de la signification de chacun des gestes posés. La cérémonie du thé permet de découvrir une certaine vision du monde, le sens de la beauté et du respect de la nature.


DÉROULEMENT DE LA CÉRÉMONIE

Le rituel qui précède et suit la cérémonie du thé peut s’adapter globalement aux circonstances ainsi qu’aux hôtes qui y sont conviés. Le déroulement de la partie centrale de la cérémonie est plus immuable et ne diffère que par quelques détails selon les écoles.

Lorsque les hôtes pénètrent dans la salle de la cérémonie, ils vont d’abord admirer le Kakejiku (toile sur un rouleau vertical) ou la calligraphie qui orne le Tokonoma et qui a été choisi en fonction des circonstances ou du message symbolique à transmettre aux invités. Ils admirent aussi l’Ikebana ou le bonsaï qui s’y trouve.

Chacun se place ensuite à l’endroit qu’on lui désigne, et on leur sert des Vagashi, petits gâteaux de riz sucré. Le maitre de thé commence alors la préparation du thé vert qu’on appelle Matcha.

Le Kama, qui contient l’eau, est placé sur le Furo pour l’ébullition. En hiver, un Ra, ou foyer dans le sol, est découvert en enlevant des lattes du plancher. L’eau dans le Mizusashi (la cruche) est utilisée pour laver le Chawan (tasse à thé) ou versée dans le Kama.

Ce thé se présente sous deux consistances différentes : Koicha très épais ou Usucha plus léger. Dans les circonstances solennelles, les deux sortes de thé sont successivement offertes, alors que dans les cérémonies simplifiées, on ne sert que le thé léger. Quand on sert du Koicha, il est partagé par tous les invités dans la même tasse qu’ils se passent successivement, alors que l’Usucha est servi à chacun dans un bol individuel.

À l’aide du Chashaku, étroite cuiller de bambou, l’hôtesse prend dans un Natsue (boîte à thé) de la poudre de thé vert qu’elle dépose dans un large bol, le Chawan. Elle y verse ensuite avec une louche de bambou nommée Hishaki» de l’eau chaude qu’elle prend dans la bouilloire Kama qui repose sur le Furo. Elle agite ensuite le mélange avec un Chasen, fouet de vergettes de bambou jusqu’à ce qu’il mousse.

Tout cela est fait dans le plus grand silence, avec des mouvements mesurés et lents. Il en va de même pour les gestes de purification des ustensiles. L’hôte présente alors un Chawan successivement à chacun des invités. Chacun s’incline pour le recevoir puis prend le bol de la main droite et le place dans la paume de sa main gauche. Il le fait ensuite tourner trois fois dans ses mains pour en admirer le poids, la texture et la forme.

Après avoir bu le thé, il essuie le bord du Chawan où il a posé ses lèvres, le tourne encore dans ses mains et le rend à son hôte.

Dans un Cha-no-yu où les invités sont des connaisseurs, l’invité d’honneur demanderait maintenant à voir de plus près les ustensiles qui ont servi à la préparation du thé afin d’en admirer la beauté. Une conversation esthétique s’amorcerait alors entre les participants.

En fait, le bol à thé, la cuillère de bambou, toute cette vaisselle rituelle est parfois fort ancienne et précieuse par les souvenirs que les générations y ont attachés.

L’utilisation de ces objets de la tradition familiale et le caractère immuable du rituel donnent à l’ensemble de la cérémonie une signification intemporelle qui rappelle aux participants le sens de l’attachement à leurs ancêtres, qui ont pratiqué eux aussi la même quête du sens profond des choses à travers une symbolique dépouillée. Les Japonais y apprennent le culte de la simplicité, le respect de la beauté authentique et le sentiment du temps qui passe.


Souvenir de voyage de Mme Micheline Bédard au Japon


PRÉSENTATION DU CHA-NO-YU

La préparation de la cérémonie du thé est tout aussi importante que son déroulement lui-même. Quelques-uns des rites qui accompagnent cette dégustation semblent avoir pour origine les rencontres que l’on suscitait entre les adversaires féodaux que l’on voulait réconcilier.

Les seigneurs devaient laisser à la porte leurs armes et trouvaient dans ces longs préparatifs le temps d’apaiser leur humeur belliqueuse. Ces réunions prirent peu à peu l’allure de cénacles où des invités brillants échangeaient des vues esthétiques en déployant aux yeux des invités le luxe de leurs collections artistiques.

L’apparition aux XVe et XVIe siècles d’une classe de riches marchands amena les shoguns à contraindre ceux-ci à ne pas paraître plus riches que leurs seigneurs. Cela ouvrit la porte à la codification stricte de la cérémonie et à la recherche de simplicité dans une optique dépouillée que l’on appelle le Zen.

C’est à l’hôte que revient le soin de choisir les invités et de préparer avec un soin infini chaque petit détail des lieux et de la décoration. L’art du maître du thé pourrait être rapproché de celui du décorateur, mais une distinction importante s’impose : il n’est pas un seul objet qui reste immobile pendant tout le temps de la cérémonie.

Le processus de sélection des ustensiles est appelé Tori-awase, littéralement prendre et agencer. Il répond à des considérations multiples. Il y a d’abord la situation : les invités, la saison, l’occasion à célébrer. Une chute de neige, une nuit de lune, l’arrivée d’un ami, une date émouvante, ou encore simplement l’envie de montrer à des connaisseurs un bel objet d’art en seront le prétexte.

Puis il y a la forme : l’harmonisation des couleurs, des textures, du dessin et de la matière des ustensiles avec les pleins et les vides de l’architecture, les jeux de la lumière et de l’ombre. Il n’y a pas de limite aux messages manifestes et cachés qu’un maître de thé imaginatif peut envoyer grâce au Tori-avase.


LE CADRE PHYSIQUE DE LA CÉRÉMONIE

“La cérémonie du thé se déroule traditionnellement dans un Cha-shitsu, une petite maison à la décoration dépouillée située dans un jardin (source: Wikipedia).”


Le cadre idéal pour recevoir des invités à un Cha-no-yu est celui d’un petit pavillon spécialement construit à cette fin et situé au milieu d’un jardin. Cette hutte rustique au toit de chaume est préférée aux salons luxueux qui ne se prêtent pas au recueillement.

La superficie de cette pièce nommée Cha-shitsu est fort réduite : quatre Tatami et demi seulement (un tatami faisant 90 centimètres sur 1,80 mètres, dimension normalisée au Japon).

La décoration intérieure en est très sobre et sans aucun artifice. Le bois est le matériau d’élection de son architecture. Il est habituellement utilisé dans sa vérité pourrait-on dire, car on en laisse voir le grain et les motifs naturels, parfois même l’écorce dans le cas des cerisiers, car la texture du matériau est un élément extrêmement important au Japon.

C’est de la voie du thé que provient l’aménagement dans la pièce d’une alcôve spéciale pour la contemplation, le Tokonoma, qui fait désormais partie du décor traditionnel nippon. C’est un grand honneur que l’on fait à des invités en leur offrant de s’asseoir près du Tokonoma.

L’allée qui conduit au pavillon et le jardin qui l’entoure doivent être arrangés de manière à suggérer, quelles que soient leurs dimensions, un paysage complet comprenant des rochers, des arbres et des étendues d’eau. Les invités attendent dans ce jardin que retentisse le gong annonçant que l’hôte est prêt à les recevoir.

Après s’être lavé les mains et rincé la bouche, ils pénètrent dans la hutte par une étroite ouverture qui les force à se baisser pour entrer, afin de les conditionner à un dépouillement de l’esprit. Au temps de la féodalité, le Cha-no-yu était destiné à apaiser la fougue et les passions guerrières. Aujourd’hui, les Japonais y retrouvent le sens de leur civilisation. Le Chado perd son sens s’il ne concerne pas la vie entière de ceux qui le pratiquent.


Une femme portant un kimono pratique la cérémonie du thé au Japon. On ne peut pas distinguer ici un style spécifique de cérémonie, mais les objets visibles sur l’image sont la bouilloire, le ro et le bol à thé. L’objet tout à droite de l’image est un morceau de bambou indiquant où s’assoit l’hôte. Ces repères prennent des formes très variées ; celui-ci est quelque peu inhabituel, mais il est un des types qui s’utilisent dans les cérémonies à l’extérieur (source: Wikipedia).


LECTURE SUGGÉRÉE
POUR LE PLAISIR DE L’ESPRIT…

Résumé : La cérémonie du thé, ou l’art de revenir à l’essentiel : le classique de K. Okakura dans une traduction actualisée, au format poche, illustré de superbes estampes de K. Hokusai. Le livre du thé fait partie de ces œuvres qui ouvrent pour le lecteur une porte sur un nouveau Monde : celui de l’Orient et de son raffinement, celui de la recherche japonaise de la perfection et de la beauté, celui de l’adéquation entre la modernité et la tradition.

Okakura Kakuzô réussit à tisser une histoire authentique de cette cérémonie, et à travers les mots de ce passeur passionné, nous découvrons la signification profonde de la Voie du Thé : le temps d’une cérémonie, nous sommes invités à plonger en nous-mêmes afin de revenir à l’essentiel.

A l’occasion du centième anniversaire de la mort d’Okakura Kakuzô (le 2 septembre 2013), « Synchronique Éditions » vous propose de redécouvrir son plus grand classique (de 1906) dans une nouvelle traduction aussi fidèle que poétique. Seize estampes de K. Hokusai en quadrichromie prolongent tout au long du texte le plaisir du lecteur, et l’invite à pénétrer dans l’atmosphère envoûtante de la Maison de Thé.

 Éditeur : Synchronique Editions – ISBN : 2917738162


Sans cérémonial, pour faire un bon thé on doit attendre que l’eau frisonne avant de la déverser…

Shihan Jean-Rock Fortin, M.A.

A propos Shihan Jean-Rock Fortin, M.A.

Globetrotteur par affaires et pour le plaisir et Orientaliste, je suis instructeur d'arts martiaux (maitre-enseignant de Ki-Aïkido [Shihan] & Art Martial Cognitif [AMC]), Fondateur du Dojo de la Paix Ki-Aïkido-Kaï Québec (2010), "Séancier" de Kiatsu, Coutelier d'art (spécialisé dans la fabrication de Katanas modernes), Conférencier et Auteur du livre "Ki - Le Chemin de l'Éveil" (2018). Je suis également Coach de vie et Consultant en développement des organisations et développement durable.

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