Souvenirs d’Afrique – Nigéria 1991

J’avais depuis longtemps mijoté l’idée de me retrouver en pays en voie de développement pour des motifs professionnels. L’exploration de nouvelles cultures et le contact avec mes pairs étrangers me fascinent au plus haut point. Provoquant et multipliant mes rapports avec de nombreux intervenants en développement international, je fus invité à prendre part à une mission au Nigéria avec le Rotary International en 1991. J’avais 30 ans à cette époque.

Le District Rotary de la province de Québec et de l’état du Maine devait recruter cinq professionnels méritants pour le représenter. Je fis partie du lot. On m’informa lors d’une entrevue que l’objectif général de cette mission était la promotion de la paix et de la compréhension mutuelle entre les peuples, bref une mission sur mesure pour moi.


Ainsi, partout dans le monde, des Rotariens organisent et subventionnent des missions du genre pour multiplier les échanges entre personnes de cultures, croyances et modes de vie diamétralement opposés. Étant aventurier, bohème et audacieux de nature, j’ai sans hésitation accepté le périple que l’on me proposait au Nigéria. La présente nouvelle prenant la forme d’un journal, fait état de mon extraordinaire aventure dans un endroit qui, j’en suis sûr, n’est pas une destination touristique envisageable pour l’Occident.

Le voyage a nécessité plusieurs semaines de préparation. Réunions d’information, recherches d’informations, achats d’articles divers pour le voyage, obtention des visas d’entrée au pays et plusieurs séances de vaccination, et surtout l’achat de mon premier chapeau Tilley, ont constitué les principales activités préparatoires.

À propos des vaccins, notons que celui de la fièvre jaune est obligatoire pour entrer au Nigéria. Par mesure préventive et parce que l’Afrique est une région à risque pour diverses maladies infectieuses, les membres de mon groupe et moi-même avons reçu les vaccins pour le choléra, la typhoïde, l’hépatite A, la méningite, la polio et le tétanos. La malaria est prévenue par l’absorption de CHLOROQUINE avant, pendant et après le voyage.

Notre trousse médicale comprend également des seringues et aiguilles pour prévenir le S.I.D.A. À cette époque, la plupart des pays africains présentaient une population porteuse du S.I.D.A. dans une proportion de 40 %. Sachant cela, et sachant que les hôpitaux réutilisent le matériel comme seringues et aiguilles, nous avions décidé de fournir les nôtres pour le cas où l’un des membres de notre groupe en aurait besoin.

MERCREDI 3 AVRIL 1991

Nous quittons Québec à 16 h 40 pour Toronto. De là, nous transférons sur le vol transatlantique de British Airways pour Londres. Un vol d’une durée de 7 heures avec un décalage horaire de 6 heures nous a amenés à Londres à 9 h, heure locale.

Ayant planifié de passer 24 heures à Londres pour nous permettre de se remettre du décalage horaire, nous nous dirigeâmes vers un petit hôtel près du centre de Londres en utilisant le train de banlieue de Heathrow, l’aéroport international de Londres, jusqu’à notre destination. Le train fait sa course en alternant la surface et le sous-sol. L’absence de soleil du pays donne un ton de visage blanchâtre à beaucoup de gens qui entrent et sortent du train. Conjugué avec l’absence de sourire, ça me faisait penser à quoi pourrait ressembler des zombies.

La Ville de Londres et les environs sont vieillots et le temps est généralement pluvieux. On se serait cru par moment dans un film avec Mary Poppins. Les décors lugubres de briques rouges et de multiples cheminées des vieux quartiers de banlieues sont uniques au monde. Il en va de même pour l’excellente bière anglaise que nous avons savourée dans quelques pubs et micro-brasseries du centre-ville.

Après un délicieux dîner dans un pub du centre, nous entreprîmes de faire une brève visite de Londres. Utilisant les métros, les autobus à deux étages et un taxi typique en fin de journée, nous avons pu admirer Big Band, Buckingham Place, Green Park, St-Paul’s Cathedral, la célèbre Tour de Londres et l’Abbey de Westminster.

La ville de Londres est plutôt achalandée et il n’est pas à propos d’y conduire pour un touriste. D’ailleurs, la ville est inondée de taxis, les fameux « Hackneys », qui eux, savent conduire à gauche dans une circulation dense, très rapide et serrée.

VENDREDI 5 AVRIL 1991

15 h 45 : nous volons au-dessus du Sahara. Aussi vaste et vide que la Méditerranée on pouvait apercevoir à l’occasion de frêles bâtiments et quelques rares oasis. Après un transfert à Amsterdam et un vol d’une durée de 4 heures, l’excitation est à son comble. Nous allons bientôt atterrir à l’aéroport de Kano au Nigéria. Le commandant de bord de KLM annonce une température de 39 degrés Celcius à l’ombre.

Sous le regard des hérons garde-bœufs des environs, nous touchons enfin le sol africain à 16 h 30. La chaleur produit l’effet d’une fournaise à la sortie de l’avion. Mes compagnons et moi nous dirigeâmes depuis l’avion jusqu’au terminal de «Kano International Airport». Croisant des militaires armés de LSAR (arme de type M-16), je fus témoin d’une altercation entre un civil et deux militaires. Ces gars-là sont plutôt rudes et ne plaisantent pas. Ils surveillent de près les voyageurs, car il est interdit de prendre des photos ou des vidéos sur le tarmac et dans l’aérogare.

Un comité d’accueil rotarien nous attendait. Ce fut le début d’un choc culturel incomparable à tout ce que j’avais connu auparavant. Des Rotariens recueillirent nos passeports et passèrent devant la foule qui attendait pêle-mêle devant nous de s’acquitter des formalités. Un endroit délabré, sale et vide dont quelques tables en désordre faisaient office de barrières de sécurité.

Parce que nous étions parrainés par quelques autorités nigériennes faisant partie du Rotary, nous avons pu passer rapidement cette première formalité pour nous rendre à la deuxième formalité. Celle-ci détermine la durée de votre séjour. De ce que j’ai entendu, on m’accordait trois semaines et on accordait deux jours à mon compagnon Chris des États-Unis, malgré son visa en règle.

Finalement, sous l’insistance de nos amis Rotariens, on nous accorda le séjour voulu (je me demande bien pourquoi on accorde des visas si en bout de piste la petite dame de la deuxième formalité peut dire autrement?). Une autre barrière interminable a été franchie nous permettant alors d’aller chercher nos bagages. Je n’avais qu’un sac en bandoulière avec moi sur l’avion et dès que je mis le pied dans l’enceinte des bagages, des boys offraient leurs services pour porter mon sac et me guider.

On en repousse un et 20 secondes plus tard il en vient un autre qui prend votre sac avant même d’offrir ses services. Les bagages attendent dans un coin du terminal et derrière chaque valise se tient un boy qui attend et la ramasse lorsque vous vous dirigez vers elle et offre encore ses services. Dans une confusion des plus totales, un militaire frappa et poussa violemment un boy par-dessus une valise.

Tout se déroulait dans un perpétuel tintamarre de cris et dans un va-et-vient à rendre malade. En approchant de la troisième formalité que sont les douanes, j’entendis la voix véhémente de l’un de nos hôtes. Lorsque je me présentai pour ce qui allait être une fouille dans les règles de l’art, le douanier m’indiqua la sortie. Enfin dehors, tout ce dédale de formalités a duré environ une heure et demie au lieu de quatre pour mes compagnons et moi. Nous savions dès ce moment que nous avions des amis au Nigéria.

Une fois dehors, dans une confusion moindre, mais toujours présente, la misère à l’état pur fit son apparition sous la forme d’un jeune homme unijambiste et d’un adolescent atteint gravement de polio se traînant sur le sol en suppliant aux «riches touristes blancs» de leur donner n’importe quoi. Bien sûr j’ai donné. Un Nigérien prit chaque membre de notre groupe en charge et nous quittâmes l’aéroport séparément.

Monsieur Cole Olawale et son épouse Wendy m’accueillirent chez eux. La maison sur un étage était située dans un terrain muré, vaste et verdoyant. On pouvait y admirer des oiseaux magnifiques et des lézards. Même la nuit les chants d’oiseaux sont fréquents. Mon hôte, un homme grand et fier, dans la cinquantaine, était l’ingénieur chargé de la maintenance électrique de l’aéroport de Kano.

Très accueillants, lui et ses compagnons du Club Rotary de Wage me souhaitèrent la bienvenue. La résidence était pauvrement meublée et appartenait au gouvernement. Selon le cadre de référence des Occidentaux, on pouvait qualifier la demeure de Cole de piaule. Cependant du point de vue nigérien, Cole est très bien logé et très satisfait.

Deux boys s’occupent des travaux ménagers et des corvées et un garde surveille les alentours toute la nuit. C’est la propriété du gouvernement et il faut la protéger. Des barreaux de fer forgé aux portes et fenêtres à l’intérieur et un mur de protection entourant la maison à l’extérieur protègent les occupants de toute «attaque éventuelle», m’a-t-on dit !

La chambre que j’occupais était située en face de la cuisine et près de l’entrée principale. Cole me remit une clé et me dit de verrouiller la porte de ma chambre chaque fois avant d’aller dormir, juste au cas… Adjacent à la chambre, une salle de bain avec toilette, douche et lavabo pour moi seul. Un seul petit problème ; il n’y a pas d’eau courante. Un bac énorme d’eau était mis à ma disposition pour mes besoins personnels. Je pris la précaution de désinfecter l’eau avec de la teinture d’iode avant de l’utiliser. Je devais me laver avec un plat rempli d’eau et ce n’était pas si mal après tout.

Cole et ses camarades étaient très intrigués de me voir porter un petit appareil émettant un bruit strident à peine audible. Il s’agissait d’un «Moltron», un petit appareil imitant le son d’un moustique mâle, ce qui a pour effet d’éloigner les moustiques femelles c’est-à-dire ceux qui piquent et qui peuvent transmettre la malaria connue également sous l’appellation de paludisme.

Sous les rires de tous, nous faisions connaissance dans un cadre de détente et de camaraderie. Je fus entre autres instruit sur la manière de repérer les gens importants par l’étude de leur tenue vestimentaire.

Mon premier repas africain a été préparé par Wendy. Il s’agissait d’œufs brouillés et de plantain (bananes) frits qui ont ensemble un goût exquis. Peu après le repas, j’ai assisté à une réunion du Club Rotary de Wage dans laquelle on m’a remis une bannière du Club que je promettais de remettre au Club Rotary du Saguenay dès mon retour au Canada. Les huit personnes qui assistaient à la réunion m’ont montré de grands égards et m’ont offert spontanément leur amitié. Ce fut d’ailleurs le cas de toutes les réunions rotariennes auxquelles j’ai pris part au cours de mon voyage.

En discutant avec Cole, il m’expliqua qu’il pratiquait la religion musulmane et qu’il en était à sa 21e journée de jeûne. Cela devait se prolonger encore pour 9 jours. On appelle ce rituel le «ramadam». Pour respecter son engagement envers sa foi il devait s’abstenir de manger et boire de 3 heures jusqu’à 19 heures le même jour.

C’est une épreuve physique astreignante que de ne pas boire durant le jour alors que la température grimpe au-dessus de 40 degrés Celsius. Quoi qu’il en soit, Cole comme tous les musulmans doit exécuter 5 prières quotidiennement et s’y préparer en se lavant à chaque fois le nez, la bouche, les mains, les bras, les oreilles, etc.

Fait étrange, Wendy était de confession chrétienne malgré que Cole soit musulman. Je n’ai jamais eu connaissance d’une telle situation depuis. Était-ce un cas unique ? Au cours de ma première nuit en Afrique je fus réveillé abruptement au milieu de la nuit par les prières retentissantes des fidèles.

Lorsqu’on arrive dans un pays dont les mœurs, coutumes et styles de vie sont diamétralement opposés, on ne peut s’empêcher d’observer plusieurs différences frappantes. En voici quelques-unes :

Le respect des plus âgés : à plusieurs reprises des enfants m’ont rencontré à la maison de Cole et m’ont salué de manière non équivoque. Cole m’expliqua que pour montrer du respect aux plus âgés ou aux plus «gradés de la société», les membres du sexe féminin exécutent une génuflexion.

Les membres du sexe masculin et particulièrement les enfants se déposent au sol sur le ventre puis se redressent. Les adultes mâles peuvent fléchir les genoux et s’accroupir et même rester dans cette position durant une conversation. J’ai observé ce geste lorsqu’un employé de Cole est venu à la maison pour s’entretenir avec lui. Un militant de la CSN aurait certainement été choqué de voir un patron parler debout à son employé sur les genoux ;

Les systèmes sanitaires : dans de très nombreuses villes et villages du Nigéria les eaux usées sont rendues à la nature par des tranchées ouvertes de chaque côté des routes. Parfois les tranchées sont faites de mortier ou simplement creusées dans le sol. Il va sans dire qu’il s’en dégage une odeur nauséabonde. Dans les endroits où la population est dense, on peut observer des ruisseaux de ce liquide noir qui est sans nul doute la principale cause de propagation de choléra et autres maladies infectieuses.

Lors d’une visite de la vieille cité de Kano, Daniel, bien innocemment, porta la caméra vidéo vers une rivière de ce liquide de mort. La rivière noire devait avoir une largeur d’environ 20 pieds. Instantanément, un notable de l’endroit surgit en courant de l’autre côté de la rue pour mettre sa main devant l’objectif de la caméra en interdisant à Daniel, d’un ton véhément, de filmer l’endroit. Les Nigériens sont un peuple fier qui n’aime pas montrer des aspects douteux de leur pays ;

Un autre phénomène particulier est que la collecte hebdomadaire des vidanges s’effectue en un seul endroit pour une zone déterminée. Les gens amassent donc (sans sac) les détritus à cet endroit, et la route en est parfois entièrement submergée d’un côté sur plus d’un pâté de maisons. Les chèvres broutent tranquillement les détritus. Les brochettes de chèvres sont d’ailleurs vendues sur le coin des rues. Elle sont succulentes et extraordinairement épicées ;

Les scarifications du visage : Nous avons rencontré beaucoup de Nigériens dont le visage présentaient diverses cicatrices. Il s’agit d’une marque d’identification de groupes d’esclaves dont la tradition remonte au 19e siècle. Il est étonnant d’avoir maintenue une pareille coutume de soumission jusqu’à nos jours ;

Le Code de la route : au Nigeria, les véhicules automobiles les plus fréquents sont les Peugeot de série 500. Généralement, les véhicules sont dans un état lamentable et les pare-brise ne semblent pas résister longtemps aux hasards de la route. La conduite automobile est très dangereuse et les accidents très nombreux. Les quasi-accidents le sont encore plus et m’ont rendu un peu nerveux.

S’il en est un, le Code de la route n’est pas respecté. Par exemple les conducteurs font fi des feux de circulation. Ainsi, on peut se retrouver à attendre lorsque le feu est vert et passer son chemin lorsqu’il est rouge. Le seul code qui prévaut est en fait le klaxon qui avertit les autres conducteurs que le véhicule s’engage et qu’il a la ferme intention de passer.

On m’expliqua que selon le Coran, un homme ne doit pas se faire dicter ce qu’il doit faire par des lumières. Alors, on passe sur le feu rouge en klaxonnant. Sachant cela, les autres automobilistes s’arrêtent sur le feu vert. Et, on m’informa aussi qui si des accidents mortels surviennent, ce n’est que la volonté d’Allah et qu’on ne peut lui faire obstacle.

Les mendiants : le chômage au Nigéria est supérieur à 50 % selon l’avis de Cole. Il n’y a pas de sécurité sociale et beaucoup de familles doivent trouver leur subsistance soit dans la nature ou avec de l’aide extérieure ou en mendiant. Ainsi aux intersections de routes (et en toute autre occasion) les enfants demandent l’aumône.

Parfois ils guident des aveugles pour obtenir de l’argent en mendiant. Une fois, un enfant portait sur son dos son frère mourant de polio. Il s’approcha de la voiture où moi et Chantal (la seule femme faisant partie de notre groupe) attendions. Il nous supplia d’avoir pitié et de lui donner de l’argent. Ici, des enfants meurent de polio. Une chose inimaginable de nos jours au Canada. Il aurait pourtant suffi d’un simple vaccin ;

Les salaires : parmi les heureux qui travaillent, ils sont assurés de gagner un minimum de 240 nairas par mois, ce qui représente environ 34 $ canadiens. Cole dans sa position d’ingénieur, gagnait 2000 nairas par mois, soit environ 286 $ canadiens à l’époque. Évidemment le coût de la vie est de loin inférieur au nôtre. Par exemple, la location d’une maison avec 3 chambres à coucher était d’environ 400 $ canadiens par année. 

Chez un hôte de Kano, en jasant avec des boys intéressés d’étudier au Canada, ces derniers m’ont demandé combien coûtait mon billet d’avion. C’était un billet ouvert d’une valeur de 4000$, soit l’équivalent de 118 mois (10 ans) de leur salaire. À raison, ils en étaient estomaqués;

Les magasins portatifs : au Nigéria les grossistes vendent à tout le monde qui se présente pour acheter. Ainsi des individus achètent des produits qu’ils gardent dans un panier sur leur tête pour vendre dans la rue. On peut acheter pratiquement de tout. Si quelqu’un veut faire des courses, il peut facilement le faire en restant assis dans un bar-terrasse en attendant que des magasins portatifs lui offrent ce qu’il désire acheter. On obtient de meilleurs prix de cette façon que dans les magasins établis à la condition de bien négocier.

SAMEDI 6 AVRIL 1991

Au matin, Cole avait entrepris à ma plus grande joie d’installer un climatiseur d’air dans ma chambre de séjour. Ayant besoin de main-d’œuvre, nous nous rendîmes dans un quartier de Kano où sitôt arriver, une cohue de jeunes hommes offraient leurs services de menuisier, maçon, journalier et autres. La main-d’œuvre est très facile à trouver au Nigéria, très disponible et est très peu dispendieuse. Les deux jeunes hommes que Cole engagea étaient énormément respectueux et firent le travail en un rien de temps.

Vers 9 h 30, nous rejoignîmes les autres membres du groupe et leurs protecteurs au Central Hostel de Kano, le lieu de rendez-vous préalablement convenu. Après avoir réuni tout le monde et fait plus ample connaissance, nous nous rendîmes à «Tourist Camp», un établissement spécialisé dans l’hébergement et l’encadrement de visiteurs. Les Rotariens utilisaient également ces lieux pour tenir leurs réunions.

Dans la cour emmurée, des campeurs avaient dressé leurs tentes et quelques-uns y dormaient encore sous la protection indispensable de leur moustiquaire. Le chef de district du Rotary expliqua que l’une des préoccupations de notre époque est d’empêcher la destruction de notre végétation et qu’une campagne de promotion pour «sauver notre planète» était en cours.

Pour symboliser cette préoccupation et l’action internationale, chaque membre de notre groupe fut invité à planter un arbre avec les Rotariens présents. Ce fut chose faite. Je me suis toujours demandé à quoi peut ressembler ces arbres une trentaine d’années plus tard.

Notre groupe d’aventuriers

Dans la cour du «Tourist camp» nous fîmes connaissance avec un groupe de visiteurs qui voyageait à travers l’Afrique pour un périple qui devait durer 28 semaines. Ce voyage inusité est offert par «Amphibie trucks» et est effectué en camion tout terrain. Monsieur Gérard Groote, propriétaire et guide, nous informa qu’une douzaine de personnes pouvait faire le voyage en même temps et qu’il en coûte 3,200 $ américains. Le départ s’effectuait de Paris.

Après une brève visite de «Tourist camp», nous nous rendîmes à la cordonnerie «Shoe Clinic». La propriétaire, madame Linda O., dispose d’un équipement étonnement moderne. En guise de bienvenue, elle a offert à chacun de nous un coussin de cuir rouge identifié à notre nom. Ce coussin est utilisé par les Nigériens pour s’asseoir et remplace un fauteuil.

Alors que j’entrais dans l’établissement, j’aperçus un vieil homme à dos d’âne qui traversait la rue achalandée au milieu d’une circulation automobile très dense. Je m’approchai avec ma caméra et je pris une photographie de la scène. Lorsque le vieil homme s’aperçut que je l’avais photographié, il me réclama de l’argent. Ce genre d’incident se produit fréquemment et même avec des enfants qui jouent. Lorsque les gens voient monter sur eux un appareil photo, la plupart du temps ils exigent leur dû. La journée se termina par une visite du zoo de Kano où les animaux sont plutôt rares.

Dans la soirée, Cole m’emmena au bar-terrasse où il avait l’habitude de rencontrer des amis. Sur le coin de la rue achalandée de Kano, des musiciens s’affairaient à faire danser la population sur des airs de tam-tam africain. J’étais le seul visage pâle dans une mer de monde noir.

Gregory, un des meilleurs amis de Cole me relata ses souvenirs dans la guerre civile opposant les Biafrais et l’État du Nigéria. Lui-même était Biafra et il m’expliqua que son peuple avait été bafoué comme les juifs l’avaient été par les Allemands. Les motifs étaient les mêmes, car les Biafrais tout comme les juifs ont suscité l’indignation par leur esprit d’entreprise et leur sens des affaires.

Peu à peu les Biafrais ont été refoulés dans un petit territoire qu’ils ont proclamé République du Biafra. Il s’ensuivit une guerre civile et une famine terrible qui attendrit le monde occidental dans les années 60. Rencontrer un témoin de ces évènements et m’entretenir avec lui a été un moment très intense pour moi.

DIMANCHE 7 AVRIL 1991

Aujourd’hui, nous avons bénéficié d’une visite guidée de la vieille cité de Kano par des amis Rotariens. Les marchés du vieux Kano sont inondés par la population à l’affût d’une bonne occasion à négocier. Sur la route qui mène au petit musée de Kano on peut y admirer la mosquée, le mausolée, les abords des palais Émirats et les anciens murs de la vieille forteresse de Kano. Certains bâtiments dataient de plus de 2000 ans.

Après la visite en bus, nous sommes entrés dans un petit marché dont les allées étroites et tortueuses, parfois recouvertes, donnaient l’impression de chercher la sortie d’un interminable labyrinthe. Tissus, objets antiques, artisanat, œuvres d’art et autres sont très peu chers.

De nombreux objets tels que souliers, portefeuilles et sacs en tout genre sont fabriqués en cuir de chèvre et en peau de crocodile et de serpent. Ces derniers matériaux, le crocodile et le serpent nous sont interdits, car la législation canadienne protège les espèces en voie d’extinction. Les douanes canadiennes auraient tôt fait de saisir tout article fait de ces cuirs ou peaux.

L’endroit me semble sinistre et je m’aperçois bien que nos guides ne nous quittent pas des yeux. Tout se déroule dans le calme, même si je me sens comme un poisson dans un bocal. Nos guides nous gardent tous ensemble et à deux reprises un guide est venu me chercher par la main pour me rapprocher davantage du groupe. À la sortie du marché, on confirma le danger réel que j’avais ressenti. Aux dires de mon guide, il faudrait qu’un homme blanc soit suicidaire pour s’aventurer seul dans ce marché.

Pour terminer la soirée, Cole m’emmena dans un club privé où l’on peut s’adonner à diverses activités récréatives comme les jeux de dards, le badminton, le tennis, la baignade ou simplement relaxer au bar au son d’une entraînante musique africaine.

LUNDI 8 AVRIL 1991

Ce matin, le Club Rotary de Kano nous a pris en charge pour la visite d’une mission de réhabilitation d’enfants handicapés physiquement et mentalement, la «Torcy home». 56 enfants bénéficient des services de bénévoles et de professeurs qui s’efforcent de leur donner l’éducation qu’ils auront besoin et les soins qu’ils nécessitent. La population de Kano est de plusieurs millions de personnes (personne ne s’entend sur le nombre exact) et seuls quelques établissements avec peu de moyens existent.

Après une courte visite, nous nous rendîmes à une fabrique de coton très récemment mis en opération (1986). On y produit plus de 40 km de tissus imprimés d’excellente qualité par jour à partir de ballots de coton brut. Les travailleurs sont syndiqués quoique des plus conciliants avec l’employeur. Ils bénéficient d’excellentes conditions de travail à l’abri de la chaleur extérieure.

Le salaire moyen des employés est de 400 nairas par mois (57 $ canadiens) ce qui est bien au-dessus du salaire minimum au Nigéria. Les coûts de main-d’œuvre très bas dans l’industrie du textile nigérien ouvrent leurs portes à l’exportation. À ce moment-là, la production répondait tout juste à la demande interne du Nigéria.

De retour au centre de Kano, nous avons eu l’occasion de rencontrer le secrétaire général du gouvernement de Kano. Il nous a exprimé une vision très optimiste de l’avenir du Nigéria. Les provinces du pays auront des pouvoirs accrus d’administration par la passation toute prochaine du pouvoir des mains des militaires aux civils. Monsieur le secrétaire est un excellent orateur.

La réunion fut un succès mis à part le fait que durant la demi-heure que nous avons rencontré cet éminent et très optimiste personnage, il s’est produit trois pannes d’électricité. Ces pannes sont très fréquentes et se produisent à tout instant. Durant les 4 jours passés à Kano, j’ai pu en compter plus d’une douzaine.

Le soir venu, les quatre clubs Rotary de Kano nous ont honorés de manière exemplaire. Soirée animée, souper et remise de cadeaux aux membres de notre groupe nous ont montré que les Rotariens étaient des plus hospitaliers.

MARDI 9 AVRIL 1991

Il est midi ; nous attendons à l’aéroport de Kano de prendre le prochain vol pour Maiduguri. Il fait très chaud ; on peut apercevoir des mendiants, des vendeurs ambulants, quelques boutiques et de nombreux boys qui n’attendent que le bon moment pour prendre nos valises.

Le comptoir d’Air Nigéria laisse voir un petit accès pour prendre les bagages des voyageurs pour ensuite les transporter à l’avion. Pour qu’il n’y ait pas d’erreur et pour obtenir nos cartes d’embarquement, des notables Rotariens passent derrière le comptoir d’Air Nigéria en utilisant le petit espace réservé aux bagages. Pour patienter, on nous conduit à une salle d’attente réservée aux V.I.P. Puis, on nous guida sur le tarmac par une petite porte dérobée.

Il s’agissait d’un vol intérieur d’environ une heure et demie. Il s’agissait d’un avion pouvant contenir une centaine de passagers. Le plancher était jonché de détritus, comme si on n’avait jamais fait de ménage à bord, et plusieurs ceintures de sécurité ne fonctionnaient pas. Du jamais vu pour moi, que je trouvais un peu inquiétant.

En après-midi, nous arrivâmes à Maiduguri, petite ville de 500,000 habitants située au nord-est du Nigéria à environ 600 km de Kano. Les environs nous semblent plus propres, plus aérés que la ville de Kano.

Après un repas de poulet et riz frit, le docteur Victor O., mon hôte, me conduit à sa magnifique villa. Après avoir évité de justesse l’attaque du chien de garde de Victor et après m’être battu avec une légion de fourmis rouges envahissant la salle de bain de ma chambre à coucher, je prends enfin un bon bain relaxant d’eau tiède et douce.

Durant la journée, j’ai suivi mon hôte dans une pharmacie. Je fus bien surpris de me faire solliciter par des membres du personnel. On m’a présenté des produits en solde en vente libre tel que de la morphine, de la codéine, des vermicides pour l’humain et autres produits qu’un riche blanc aurait pu se payer. Dans la soirée, j’assistais à une réunion du Club Rotary de Maiduguri, faisant encore de notre groupe les vedettes de la soirée. Cela se passait au Deribe Hotel de Maiduguri.

Étant consultant en gestion, mon hôte me demanda un conseil : devrais-je moderniser ma clinique et faire de l’argent avec les mieux nantis, ou alors investir modestement et faire un volume d’opérations plus grand avec les pauvres ? Je lui répondis de se concentrer sur les pauvres.

MERCREDI 10 AVRIL 1991

Les deux jours à Maiduguri ont été agrémentés par de nombreuses activités. Le petit musée de Maiduguri, l’université, l’hôpital universitaire (qui déverse ses égouts à ciel ouvert dans les rues de la ville), la rencontre du Sheu (un Roi) de l’état de Borno et un excellent souper chez mon hôte ont rempli la journée du mercredi.

Le lendemain nous avons pu admirer quelques oiseaux, babouins et antilopes de la réserve faunique du Sambisa à environ une heure de route de Maiduguri. Toute la journée nous avons été guidés et escortés par des militaires et policiers nigériens armés. Dans l’après-midi, nous nous sommes rendus à la montagne de Gaza située à environ 45 minutes de la réserve de Sambisa.

Nous devions trouver des aborigènes vivant de manière très primitive sur le dessus de la montagne. L’escalade débuta. Une pente abrupte, un soleil de plomb, une température de plus de 41 degrés Celsius à l’ombre et un manque évident de temps nous ont forcés à faire demi-tour après 35 minutes d’efforts acharnés.

Nous étions sous la protection de l’armée

Il n’est pas recommandé au «Weight Watchers» du troisième âge de tenter cette expérience. Par contre, visiter le Nigéria est certainement une bonne façon de perdre du poids, car on ne peut s’y nourrir véritablement. De nombreux mets très épicés nous brûlent la langue et le palais dès la première bouchée. Ces mets épicés peuvent produire des diarrhées très déplaisantes, car les toilettes décentes sont très rares.

Même à l’hôpital universitaire que nous avons visité, il y avait des toilettes turques en usage. Pour en revenir à la nourriture, le poisson peut être dangereux en raison de l’eau dans laquelle il vit. Le poulet et le bœuf sont excessivement maigres et en raison de la chaleur ces viandes ne peuvent être faisandées longtemps. Il en résulte des mets très coriaces à manger.

En raison de l’eau contenue dans les légumes, on ne peut en manger que s’ils sont bien cuits. Alors que reste-t-il à manger ? Du riz, du pain et des fruits (sauf le melon d’eau) à condition de les peler. Le tout servi dans des restaurants où le service est exécrable. Il m’est même arrivé d’aller à un restaurant où l’on prépare des plats et où l’on essaie par la suite de les vendre aux tables !?!

Quoi qu’il en soit des festins sont à notre portée comme nous l’a prouvé madame Sania Fada, Égyptienne qui a reçu le groupe à souper lors de notre dernier soir à Maiduguri. Mais, j’ai tout de même perdu 15 livres durant mon voyage. Je me suis nourri principalement de bières noires Guinness, très bonnes et très nutritives. Aussi, en raison de la chaleur intense, nous devions constamment nous hydrater. Je buvais deux litres d’eau le matin, deux autres dans l’après-midi et encore deux autres le soir. Ce régime aquatique a certainement contribué à ma perte de poids.

VENDREDI 12 AVRIL 1991

Tôt le matin nous quittâmes Maidurugi avec deux voitures et trois guides. Empruntant les voies principales, nous voyageâmes en direction du sud sur une distance de 400 km. Le trajet était magnifique. Graduellement le paysage devint plus accidenté, plus montagneux que les endroits que nous avions visités au Nigéria. La végétation devint plus dense et plus verte. On admirait de nombreux petits amoncellements de huttes, tantôt faites de paille ou d’une sorte de roseau, tantôt faites de terre cuite, mais qui toutes, étaient entourées d’une palissade.

Ces habitations étaient érigées dans un décor enchanteur de palmiers et de gigantesques Baobabs. On apercevait à l’occasion des villageois et parfois des animaux comme des singes traversant la route et de magnifiques oiseaux battant la campagne à tire-d’aile.

J’étais concerné à propos de la mouche tsé-tsé, alors je tentai de savoir s’il y avait des problèmes avec ce dangereux moustique. Le premier guide m’a dit que je ne devais pas m’en faire et qu’il n’y avait aucun danger. Plus loin sur la route je demandai au 2e guide pourquoi on n’apercevait pas de bétail dans cette belle campagne. Il me répondit que la mouche tsé-tsé a décimé le cheptel.

Sur la route nous nous arrêtâmes dans une petite bourgade pour acheter des rafraichissements dans une épicerie. Il n’y avait que deux cannettes de Coke à vendre et pas de nourriture pour notre groupe de cinq compagnons. Ce n’était pas grave, car en regardant aux alentours nous constatèrent que nous étions entourés de manguiers remplis de fruits mûrs. Un vrai régal !

Après environ cinq heures de route, nous arrivâmes à notre destination ; la petite ville de Yola où près de la rivière un comité d’accueil du club Rotary de l’endroit nous attendait.

Mon hôte était médecin et possédait sa propre clinique médicale. Contrairement à mon hôte précédent, le docteur Austen P. vivait dans une maison délabrée. Cela est fréquent. Des gens riches possédant parfois deux ou trois Mercedes Benz avec chauffeur et domestiques se contentent de taudis comme lieu de résidence. On ne sait jamais dans quoi nous serons reçus et cela créait un certain suspense.

Souvent, mes hôtes s’attendaient de recevoir une femme chez eux, car mon prénom « Jean » est féminin en milieu anglophone. Le docteur Austen P. et moi fîmes connaissance. Il m’expliqua comment il chassait l’éléphant avec un fusil de calibre 12 et il me confia avoir participé à la guerre du Liban durant sa carrière militaire. Physiquement, il était très petit et maigre et il avait l’habitude de transporter avec lui une cane pour se défendre d’éventuels attaquants.

C’était une cane tout à fait habituelle à part le fait qu’elle dissimulait un sabre tranchant comme une lame de rasoir. Le docteur Austen P. était l’un des trois peu nombreux individus autorisés par le gouvernement du Nigéria à porter sur lui une arme de poing. L’épouse, la tante, la famille et les serviteurs me souhaitèrent la bienvenue. Des personnages comme le docteur Austen P. sorties tout droit des bandes dessinées de Tintin ou des romans de John Le Carré, on en trouve sans arrêt en Afrique. On y rencontre de véritables princes et des aventuriers de tout acabit.

Le jour suivant nous avons visité une plantation de canne à sucre et une usine de transformation produisant 55 tonnes de sucre annuellement. La température extérieure a atteint les 46 degrés Celsius à l’ombre ce jour-là.

Fait à souligner, nos guides ont de la difficulté à obtenir de l’essence diesel. Le Nigéria compte parmi les plus grands exportateurs de pétrole, mais ne raffine pas sa richesse naturelle pour son propre usage. Nous devions repérer des revendeurs qui attendais assis sur leur baril de 45 gallons de diésel pour faire le plein de notre minibus.

Dans la soirée, de fameux acrobates et danseurs ont créé une atmosphère très divertissante. Un numéro des plus étonnants était celui où un homme qui après avoir avalé plusieurs litres d’eau, régurgitait sous les yeux ébahis des spectateurs tout le liquide tel un boyau d’arrosage. Succulent vin de palme et conversations amicales conclurent cette journée du samedi.

Je me suis couché très tard, et je dois bien admettre que les litres de vin de palme que nous avions ingurgités m’avaient enivré au point de tituber. C’est alors que je fus très surpris d’apprendre que deux des médecins qui avaient bu avec moi durant des heures s’apprêtaient à se rendre à l’hôpital pour faire une chirurgie.

Il n’est pas donné à tous d’être invités par un Roi. Le Lamido (roi) de l’état du Congola nous a fait l’honneur d’assister à ses côtés aux festivités de clôture du ramadan musulman. Cette fête appelée le Salah est une parade de guerriers à cheval présentant leurs hommages au Roi de l’état en brandissant sabres et lances. Sous un soleil de plomb et au son d’une musique africaine de carnaval, les cavaliers de chaque tribu défilent vêtus de leurs plus beaux atours. La seule femme présente à cette célébration fut Chantal, la seule membre féminine de notre groupe. Les femmes musulmanes étaient interdites à la fête.

Fête de la fin du ramadan (le Salah)

Le soir venu, je me rendis à un BBQ organisé par une mission française opérant dans le secteur de la construction au Nigeria. Enfin de la nourriture comestible qui ne provoque pas de diarrhée et qui je dois l’admettre, m’a remonté le moral énormément. Les Français d’une hospitalité remarquable sont très bien organisés. Maisons, propreté, sécurité, nombreuses facilités et bonne nourriture sont propices à une vie professionnelle très agréable en pays en voie de développement. Je me souviendrai très longtemps du vin, du porc braisé, des desserts et de l’esprit de fête que ces gens très «sympas» nous ont offerts.

LUNDI 15 AVRIL 1991

Tout au long de notre séjour au Nigéria, la presse locale a couvert nos activités. Les membres de notre groupe et moi-même avons donné des entrevues télévisées à propos de notre périple nigérien.

Dans la soirée, le docteur Austen P. m’a remis sous les yeux des Rotariens de Yola, sa fameuse cane-épée. Un cadeau prestigieux, car cet article de collection est généralement réservé aux chefs de tribu «Fulanis». Cette épée était en réalité un sceptre qui plaçait son porteur sous protection. On m’expliqua que dans l’éventualité où des gens mal intentionnés nous poseraient problème, au point de nécessiter une intervention de la police ou de l’armée, les mécréants seraient d’abord exécutés sur-le-champ. Seulement après, on pourrait nous demander des explications.

Le fameux sceptre de protection

Sachant cela, lorsqu’un membre du groupe devait s’aventurer en milieu soupçonné de dangers, je lui confiais la cane qu’il portait pour sa sécurité.

MARDI 16 AVRIL 1991

Nous partons pour Bauchi, petite ville située à quelque 400 km à l’est de Yola. Nous sommes en retard évidemment. C’est le syndrome de l’«African Time». Depuis le début de notre voyage pas une fois les heures de départ, d’arrivée ou de rendez-vous ne furent respectées. Il faut compter en moyenne une heure et demie de plus que l’heure prévue. Par exemple si un départ est prévu pour 9 heures, vous êtes à peu près certain que vous ne partirez pas avant 10 h 30.

Bauchi est une ville remarquable, si on la compare à celles visitées à ce jour au Nigéria. Piscine olympique, stade, centre sportif et autres objets de civilisation abondent dans une ville dont la population de 300,000 habitants est pourtant de loin inférieure aux grandes villes de Kano et Maiduguri que nous avons visitées.

Mon hôte, monsieur Dina, banquier industriel, habite une superbe et très grande maison. Enfin du confort. Un des pavillons à moi seul ; grand comme une maison et avec toutes les commodités. Chauffeur, bain, air conditionné ont provoqué une grande arrogance de ma part vis-à-vis de mes compagnons très défavorisés.

La nuit venu, un gardien de nuit veille dehors comme ce fut le cas presque partout où nous avions été hébergés. Le gardien de nuit est toujours armé de quelque chose : gourdin, fusil mitrailleur ou un sabre, et nous avons même eu un gardien armé d’un arc et de flèches…

MERCREDI 17 AVRIL 1991

La deuxième plus grande réserve faunique d’Afrique est celle de Yankari située à environ 100 km de Bauchi. Nous ne pouvions passer à côté de cette occasion unique. Yankari est réputée pour son eau de source très pure qui est d’ailleurs embouteillée et vendue dans le pays. Mon hôte Dina se fait d’ailleurs livrer cette eau par camion-citerne pour répondre à ses besoins domestiques.

Une petite rivière de cette eau limpide est ouverte aux touristes et pour se rafraîchir mes compagnons et moi y avons fait trempette. Quoi de plus rafraîchissant que de se plonger dans ce liquide azur à 30 degrés Celsius lorsque la température extérieure excède les 40 degrés Celsius ?

Lors de notre baignade un Nigérien s’approcha et s’enquit auprès de Daniel pour acheter notre amie Chantal au teint très pâle. Croyant qu’il s’agissait d’un jeu, Daniel commença à négocier ferme avec l’homme. L’homme offrait déjà trois chameaux d’emblée. Avant qu’un marché ne soit conclu je me suis interposé et j’ai mis un terme à cette folie. Nous aurions pu nous créer de gros ennuis en continuant ce petit jeu.

Il y a des protocoles très sérieux lorsque vient le temps de conclure des affaires au Nigéria. Par exemple, si on vous offre de changer de l’argent américain en nairas, le vendeur dira huit nairas par dollar (au lieu de 14) et vous tendra la main. Si vous tendez la vôtre et qu’il y a serrage de mains, alors aux yeux de leurs coutumes il y a la création d’un contrat légal que serez obligé de respecter.

Après un repas et quelques observations de babouins au centre de la réserve, nous partîmes dans la brousse à bord d’une fourgonnette 4 x 4 Land-Rover. Tranquillement, notre groupe s’enfonça dans la jungle sous la supervision d’un guide chevronné.

Bientôt plusieurs de mes compagnons grimpèrent sur le toit de la Land rover en marche pour admirer cette forêt luxuriante et fourmillante de vie. Oiseaux aux coloris et formes multiples, singes et «bushbuck» (antilopes) ont défilé sous nos yeux jusqu’à l’aire de pâturage des éléphants. Ces pachydermes étaient seulement à quelques dizaines de mètres de nous. C’est comme cela que j’avais toujours imaginé l’Afrique.

“Spring buck” dans la brousse

Quelques jours plus tard, j’apprenais que des musulmans mécontents de la richesse des chrétiens avaient organisé un putsch à Bauchi. Mon hôte, monsieur Dina et sa famille, de même que près de 500 chrétiens avaient été massacrés. Si j’avais été présent à cet endroit ce jour-là, j’aurais très probablement été tué.

À cette époque, le Nigéria s’avérait le 3e pire pays du monde en terme de sécurité des voyageurs. Mon niveau d’alerte mentale face à tous ces réels dangers m’a fait me sentir extraordinairement vivant. Durant cette aventure je vivais au jour le jour très intensément chaque instant.

À mon retour à Québec, je me suis senti déprimé et fade de me retrouver tout à coups en totale sécurité, dans l’abondance (où peu de gens en sont vraiment conscients), de vivre dans la ouate et avec plein de nourriture comestible à volonté, de l’eau courante et des WC propres, sans peur du lendemain ou simplement de marcher dans la rue, etc…

Quelle honte pour moi de ne pas avoir perçu ces choses, de les avoir prises pour acquis tout ce temps sans me poser de questions. Les voyages sont très formateurs et je n’ai cessé d’en faire depuis ce temps pour toutes sortes de motifs. Oui, j’ai fait le tour du monde depuis!

JEUDI 18 AVRIL 1991

Avec seulement une heure et demie de retard, nous nous dirigeâmes vers Jos, la ville des plateaux. La température de cette région est très agréable, voire même idéale. La saison des pluies devait bientôt débuter et nous fîmes connaissance avec ses averses de courte durée que sont les pluies tropicales.

Nous prîmes contact avec les Rotariens de Jos. Mon éventuel hôte n’étant pas présent, je partis avec Daniel le chef du groupe. Peu après avoir visité la maison de l’hôte de Daniel, ce dernier admit que les endroits les plus malpropres qu’il avait vus dans ses innombrables voyages n’étaient pas comparables à celui-ci.

Sa chambre donnait directement sur l’enclos de trois chèvres qui à tout instant glapissaient en nous regardant d’un air imbécile. Peut-être n’avaient-elles jamais vu d’hommes blancs auparavant ? Les poules, les conditions d’hygiène et autres inconforts ont poussé Daniel à louer une chambre d’hôtel. Le tarif pour les étrangers est plus du double du tarif pour les Nigériens.

Tard dans l’après-midi nous avons fini par apprendre que mon présumé hôte était en dehors de la ville et qu’il ne pouvait m’accueillir. J’étais fatigué de ma journée et nous devions assister le même soir à une réunion de bienvenue des clubs Rotary de Jos.

Termitière

De façon générale les Nigériens qui nous recevaient n’avaient aucune idée de l’hygiène, des commodités minimales que nous aurions dû bénéficier. De toute évidence l’organisation du Rotary International ne savait rien des conditions d’accueil auxquelles le groupe devait faire face.

On a présumé que les conditions d’hébergement allaient être décentes, mais ce n’était pas le cas. Cela aurait pu se traduire par des problèmes de santé chez les membres du groupe d’étude et c’est inacceptable. La plupart d’entre nous avons vécu dans des conditions pitoyables à un moment où à un autre de notre voyage.

En fin de soirée, je fus accueilli chez monsieur Abangmu R., spécialiste des sols agricoles qui hébergeait déjà Aubert, l’un de nos compagnons.

VENDREDI 19 AVRIL 1991

Jos possède un très beau musée qui en dit long sur l’art et l’histoire africaine. Par contre ce qui m’a le plus fasciné c’est le va-et-vient des centaines d’énormes chauves-souris frugivores que l’on pouvait observer dans les arbres près du musée.

En discutant avec nos hôtes, nous convînmes que côté musée, nous étions bien servis au Québec. C’est alors que germa l’idée de rencontrer de vraies personnes habitantes de la brousse nigérienne. Une heure plus tard, nous nous sommes retrouvés dans la jungle en Mercédès près d’une enceinte villageoise entourée d’une palissade de rondins de bois.

Notre petit groupe s’approcha tranquillement de l’entrée où se trouvait un homme regardant le sol, tête penchée, en guise de soumission. Notre hôte lui dit de se barrer et que nous allions visiter sa hutte. Je fus pour le moins surpris de cette rudesse.

À l’intérieur de l’enceinte, il n’y avait personne. Nous nous promenions de hutte en hutte pour visiter. C’était très propre et très fonctionnel. On pouvait y faire la cuisine. Les aliments étaient bien conservés. La brise fraiche qui passait dans ces huttes était rafraichissante.

Hutte de brousse, femme et enfant

En discutant avec le chauffeur, soit une personne pas encore assez élevée dans la hiérarchie sociale pour avoir le droit de mentir, je fus horrifié d’apprendre que si on nous avait interdit la visite d’une quelconque façon, le village aurait été rasé dès le lendemain. Pour se faire pardonner notre intrusion dangereuse pour ces gens, je fis une maigre collecte d’argent, environ 12 dollars, que je donnai à l’homme à l’entrée en le priant de nous excuser.

L’homme prit l’argent et se mit à hurler et à courir dans tous les sens. Puis, une cinquantaine de personnes surgie de nulle part sont apparues dans le village en nous envoyant la main et en criant. Le chauffeur me dit alors que nous avions donné l’équivalent d’au moins un an et demi de salaire à l’homme de la porte. Une fortune qu’il allait partager avec ses concitoyens.

La journée s’est terminée par la visite d’une superbe ferme laitière (50 vaches) et l’un des centres de contrôle et de distribution de l’électricité du Nigéria. Malgré la fréquence élevée de pannes de courant électrique dont le Nigéria est victime chaque jour, je n’ai pas encore vu un Nigérien avec une lampe de poche même pas dans les hôtels. La mienne fut par ailleurs très utile.

Au cours de la soirée, je déménageai encore d’endroit. Les conditions de vie de mon hôte étaient insalubres. On m’avait donné des draps sales pour dormir, il n’y avait pas de moustiquaire en plein milieu de la brousse, il n’y avait qu’un seau d’eau et 2 serviettes pour rencontrer les besoins de 3 hommes et je fus piqué maintes fois par les moustiques.

L’hôte de Chantal accepta de m’accueillir et de me faire partager l’espace de ma coéquipière. Il vint donc me chercher et conduisit lui-même sa voiture à très grande vitesse, à plus de 130 km/heure, dans un état d’ébriété avancé.

SAMEDI 20 AVRIL 1991

Je rencontrai Daniel le chef du groupe. Il convint que les conditions d’hébergement étaient souvent inacceptables. Il admit également qu’il n’avait aucun contrôle sur les événements. Daniel ne pouvait cependant pas me proposer d’alternative (exemple : hôtels).

Des plaques rouges apparaissaient sur mon corps, une incessante diarrhée qui avait duré une dizaine de jours et des conditions d’hébergement insalubres m’ont convaincu que ce voyage comportait des risques nombreux pour ma santé. Je décidai donc de mettre un terme à mon aventure que je considère toujours des plus intéressantes et fascinante.

À mon retour au Canada, je fus par ailleurs incommodé durant plus d’une semaine par une diarrhée et par des douleurs à la poitrine. Lors du voyage, un membre de notre groupe fut hospitalisé pour empoisonnement alimentaire, un autre a été victime de dysenterie et un troisième a ingurgité des amibes.

La journée du samedi fut consacrée à la visite d’une remarquable école pour aveugles faisant également office d’orphelinats dans la région. En fin de journée, nous avons fait une partie de golf où les «greens» sont faits de terre noire huileuse pour éviter que les éléphants ne les piétinent.

DIMANCHE 21 AVRIL 1991

Ce fut une journée de repos pour le groupe à l’«Hill Station Hostel» de Jos. Durant l’après-midi, Chris surprit un pickpocket venant de dérober une somme d’argent importante des poches de Daniel.

Chris se saisie de l’homme en appliquant une clé de poignet appelé Kote-gaeshi. Après avoir repris l’argent des mains de l’homme qui nous avait approché avec une grande cordialité pour mieux nous voler, Chris l’invita à quitter les lieux. Il prit sans détour la poudre d’escampette. Piscine, restaurant chinois, vendeurs ambulants de fausses «Rolex» et camaraderie ont agrémenté cette radieuse journée.

Lors de notre périple, la capitale de l’époque, Lagos, nous était interdite de visite par le Rotary International, car on avait la mauvaise habitude de tirer des coups de feu sur les blancs qui passent. On nous a même dit que Jean Chrétien, premier ministre du Canada, avait été la cible de ces dangereux rigolos lors d’une mission diplomatique.

LUNDI 22 AVRIL 1991

Après l’observation d’une menthe religieuse verte de plus de 15 cm juchée dans la fenêtre de ma chambre d’hôtel, ce fut le départ de mes compagnons pour la ville de Makurdi et le mien pour celle de Kano.

Pour la modique somme de 25 $ canadiens, je fus conduit par taxi à Kano qui se trouvait à plus de 350 km de Jos. Ce fut une traversée pénible dans un désert torride, sans air climatisé dans un taxi comme les autres, c’est-à-dire avec un pare-brise craqué de long en large. Inutile de dire que je sentais mauvais à mon arrivée à Kano.

Aux abords de l’aéroport j’ai évité de justesse une agression de nigériens dans le but évident de me faire les poches. Mon expérience de policier m’a permis de me tirer d’affaires une fois de plus.

Je pris contact avec Cole qui me facilita énormément la passation des nombreuses formalités me permettant de quitter le pays.

Cependant, j’ai eu quelques difficultés avec la cane-épée, surement considérée comme un trésor national au Nigéria. Le douanier l’avait repéré et je voyais déjà une grande satisfaction dans son visage. À la première occasion, il la saisit et tenta en vain de l’ouvrir. Pendant ce temps j’avais sorti la carte de docteur Austen P. et, comme il me l’avait dit, je la montrai au douanier. Lorsqu’il aperçut le code militaire de la carte de visite, il m’indiqua aussi tôt la sortie. Cole m’accompagnait toujours.

Alors que j’arrivais près de l’ère d’embarquement, un militaire surgit soudainement devant moi. Il se mit à crier au terroriste et engagea le mécanisme de son fusil mitrailleur qu’il pointât aussitôt sur ma tête. Je restai très calme. Nouvellement en poste, il ne connaissait pas encore Cole, l’ingénieur de l’aéroport. Il était pris de panique.

Notre sang froid le ramena progressivement à la détente. Cole lui parlait doucement dans un dialecte tribal. Le militaire finit par baisser son arme et nous pûmes continuer notre chemin. Cole m’informa qu’il avait négocier mon sauf-conduit pour la faramineuse somme de deux dollars.

Après quelques formalités je finis par monter à bord de l’appareil. Je remis mon épée à l’agente de bord qui n’était pas surprise du tout que j’aie eu en ma possession une pareille arme sur l’avion.

Je quittai Kano sur les ailes de KLM le mardi 23 avril 1991 à 0 h 15 en direction d’Amsterdam (où j’ai pu prendre une douche d’une demi-heure pour m’enlever l’odeur africaine, puis fait naufrage en bateau mouche dans les canaux de la ville après m’être repais de très bonne nourriture), puis Londres et finalement Montréal. Indiana Jones peut aller se rhabiller!

ÉPILOGUE

Dans mon extraordinaire aventure, j’ai connu de nombreux Nigériens que je qualifie de personnes hospitalières dotées d’un remarquable sens de la camaraderie et d’une extrême générosité. Partout où j’ai été, on a fait à mon groupe et à moi-même les plus grands honneurs.

La découverte de cette culture très différente de la mienne et la création de nouveaux liens m’ont ouvert de nouveaux horizons et j’en retire une grande satisfaction. Mon périple d’une durée de 19 jours restera à jamais gravé dans ma mémoire. Le récit de mon aventure n’est absolument pas exhaustif et de nombreux faits et observations ont été passés sous silence pour alléger le texte.

Je tiens à remercier les organisateurs du Rotary et mon sympathique chef de groupe Daniel Thibault qui ont permis la réalisation de cet échange de groupes d’études au Nigéria. Le rapprochement des peuples et la compréhension mutuelle devraient occuper une place prépondérante dans l’action des gens se préoccupant de la paix dans le monde.

Le Rotary de par son initiative contribue à promouvoir activement cet idéal. J’ose espérer que d’autres jeunes gens comme moi ont eu l’occasion d’expérimenter les échanges de groupes d’études dans l’avenir.

Peu de temps après mon retour au Québec, je me suis mis en route pour Vancouver, BC, où je me suis mis à l’étude à temps plein du Ki-Aïkido durant près d’un an… mais ça, c’est une autre histoire !

 


Shihan Jean-Rock Fortin, M.A.

A propos Shihan Jean-Rock Fortin, M.A.

Globetrotteur par affaires et pour le plaisir, et Orientaliste, je suis instructeur d'arts martiaux (maitre-enseignant de Ki-Aïkido [Shihan] & Art Martial Cognitif [AMC]), Fondateur du Dojo de la Paix Ki-Aïkido-Kaï Québec (2010), "Séancier" de Kiatsu, Coutelier d'art (spécialisé dans la fabrication de Katanas modernes), Conférencier et Auteur du livre "Ki - Le Chemin de l'Éveil" (2018). Je suis également Coach de vie et Consultant en développement des organisations et développement durable.

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